Il y aurait 260 000 travailleurs du clic en France qui sont le côté obscur de l'intelligence artificielle

Par:
fredericmazue

lun, 27/05/2019 - 16:57

L'air du temps est à l'intelligence artificielle. Et ceux qui la mettent ne avant fon volontiers croire qu'elle apprend toute seule, qu'elle est autonome, qu'elle peut modérer les contenus, qu'elle est infaillible... Mais la réalité est toute autre.

La réalité est que les systèmes d'intelligence artificielle ne seraient rien, ou disons plutôt pas grand-chose, sans les travailleurs du clic, ces forçats du 21ème siècle.

Les travailleurs du clic effectuent des micro-tâches telles que la modération de contenus, la vérification de résultats produits par des algorithmes, pour différentes plates-formes. Des micro-tâches généralement payées à la (micro) pièce.

Une étude réalisée par des chercheurs de Télécom ParisTech, du CNRS, de MSH Paris Saclay et de l'université de Nantes, dans le cadre du projet DiPlab, dresse à la fois un panorama de ces travailleurs du clic en France, oeuvrant pour 23 plates-formes, et un état des lieux de l'intelligence artificielle.

Nous assistons ces dernières années à la multiplication des plateformes de micro-travail. Cette activité rémunératrice relativement nouvelle consiste à réaliser des tâches très fragmentées (micro-tâches) que des plateformes dédiées confient à des prestataires, payés généralement à la pièce. Il peut s’agir d’identifier des objets dans une image, de transcrire des factures, de modérer du contenu sur les médias sociaux, de visionner des vidéos de courte durée, de copier-coller du texte ou de répondre à des sondages en ligne. Le plus souvent, ces tâches répétitives nécessitent une faible qualification pour une rémunération tout aussi faible, de l’ordre de quelques centimes, indique l'étude.

Loin des discours prophétiques sur l’intelligence artificielle, l’étude de ces activités laisse entrevoir une face bien plus sombre des processus de production et d’innovation qui sont aujourd’hui à l’œuvre. Payé à la pièce pour réaliser des tâches extrêmement fragmentées et bien souvent sans un véritable encadrement contractuel, le micro-travailleur devient invisible pour les clients, pour la plateforme et bien souvent pour les autres micro-travailleurs précise l'étude et qui ajoute Parce que les micro-travailleurs manquent souvent de connaissance des objectifs ultimes de leur activité, ils sont mal placés pour juger si, en réalisant leurs tâches, ils entraînent, vérifient, ou remplacent une solution dite « intelligente »

L'étude nous apprend que les travailleurs du clic seraient 260 000 en France

  • 56,1 % des micro-travailleurs sont des micro-travailleuses
  • 63,4% des micro-travailleurs ont entre 25 et 44 ans
  • 43,5% des micro-travailleurs de 25-64 ans possèdent un diplôme supérieur à bac + 2 (comme une licence ou un master)
  • 27,9% des micro-travailleurs sont (sans compter les tâches réalisées sur les plateformes) inactifs
  • 22% des micro-travailleurs vivent en- LE MICRO-TRAVAIL EN FRANCE – RAPPORT DIPLAB 6 dessous du seuil de pauvreté (défini comme la moitié du revenu médian)
  • Le revenu mensuel moyen qu’apporte le micro-travail en France (toutes plateformes confondues) est très inégalement distribué, avec une moyenne d’environ 21 euros par mois
  • Seulement 18,5% des micro-travailleurs se connectent à une seule plateforme. La plupart d’entre eux cumulent des travaux sur au moins deux autres plateformes, sites ou applications.

Mais à l'heure du développement tous azimuts de l'intelligence artificielle, ces travailleurs du clic sont ils vraiment incontournables pour que les systèmes fonctionnent ? Il semblerait bien que oui, au moins pour le moment, à en croire cette anecdote rapportée par l'étude.

J. : la femme qui écoutait les robots

J., entre 20 et 30 ans, réside dans une ville moyenne dans le centre de la France. Elle a décidé de s’inscrire sur une plateforme internationale de micro-travail « profond » puisque cette activité est « plus agréable que de travailler comme secrétaire ou assistante pour un patron véreux ».

Officiellement, elle est transcriptrice. Mais depuis six mois elle écoute les conversations enregistrées par des objets connectés placées dans les foyers de personnes résidant en France, parfois dans son département. En effet, les micro-tâches qui lui sont confiées consistent à écouter de courts fichiers audio, de 3 à 15 secondes, enregistrés par des objets intelligents. Elle en reçoit à un rythme soutenu : jusqu’à 170 par heure.

Elle doit ensuite juger si l’objet connecté a bien compris les phrases de ses utilisateurs. Par exemple, un échantillon audio très court a été interprété par l’IA de la manière suivante : « Ben Laden le mot alors ». S’agit-il d’un message potentiellement dangereux ? Ou de quelqu’un qui demande à son objet connecté d’exécuter une recherche web sur le tristement célèbre terroriste ? Il n’en est rien, en fait. J. écoute à son tour, et corrige sans délai : « Bien, donne-le-moi alors ! ».

Le cas de J. est édifiant, car il atteste que ces micro-tâches de vérification ne relèvent pas de l’amélioration de prototypes encore imparfaits ou de « proof of concept » non commercialisés. La technologie intelligente sur laquelle elle intervient est bel et bien déjà sur le marché, vendue comme étant pleinement opérationnelle. Ce qui soulève une question dérangeante : comment différencier une IA qui fonctionne de manière automatique et une IA qui fonctionne sur la base de l’intervention humaine réalisée en temps réel ?

Ne parlons même pas du respect de la vie privée...

Les auteurs de l'étude ont interrogé le PDG d'une entreprise de logiciels comptables. Ce PDG explique que entrepreneurs qu’il côtoie chaque jour ont un seul but : « faire de la AI impersonation », c’est-à-dire de créer des solutions qui imitent le comportement qu’aurait une IA, sans pour autant avoir à la développer. En gros, de l'intelligence artificielle réalisée 'à la main' selon le dicton américain : Fake it until you make it (« Faites semblant, jusqu’à ce que ce soit vrai »)

Une étude à lire absolument ici