Les sagas de l'été - vintage : Buroviseur, un ALTO français qui aurait pu révolutionner la bureautique partie 2
lun, 27/07/2026 - 06:06
Une plateforme révolutionnaire !
Le Buroviseur était révolutionnaire et offrait une solution inédite pour l’époque :
OS temps réel
Gestion du bitmap
Interface pilotable à la souris
Interaction vocale avec les logiciels
Interface multifenêtre (VITRAIL)
Téléphone intégré
Support du réseau Ethernet
Logiciels

L’OS reprenait plusieurs principes d’UNIX, notamment pour le système de fichiers. Il intégrera une messagerie.
La souris, par exemple, a été développée pour le Buroviseur. Elle comportait 3 souris :
- Bouton de gauche : sélection, dessin, insertion
- Bouton du centre : sélection du menu, validation
- Bouton de droite : annulation, retour
Plume : une chaîne graphique et d’édition complète !
Le Buroviseur n’est finalement qu’un des éléments d’une solution globale : Plume.
À partir de Kayak, plusieurs serveurs furent développés pour pouvoir proposer une offre complète pour les entreprises : serveur d’impression, serveur de messagerie, concentrateur de terminaux et une passerelle TRANSPAC.
Si nous prenons le serveur d’impression, la solution utilise un processeur 8086 à 8 MHz, 1 Mo de RAM, un disque dur de 70 Mo (énorme pour l’époque), lecteur de disquette 8’’ et une interface réseau DANUBE. Plume est révolutionnaire, car c’est sans doute un des premiers environnements à intégrer PostScript. L’origine de PostScript fut InterScript, issu là encore du Xerox PARC et qui sera à l’origine d’Adobe. « Nous n’avons pas eu de contacts directs avec les équipes, mais nous avions la documentation. Michel Marcus va coder le langage et créer les logiciels capables de gérer cette technologie d’impression. Plus tard, nous tenterons de promouvoir cette technologie. » précise Najah.
L’impression se fait sur une imprimante laser au format A4. À cela s’ajoute la fonction scanneur. Même configuration pour le serveur de messagerie.

Origine du terme « Buroviseur »
« À l’époque, la bureautique était la nouvelle vague de transformation du travail des bureaux avec l’arrivée des machines de traitement de texte. En parallèle, il y avait la tendance des stations de travail graphique pour les ingénieurs... on a voulu se différencier des deux et on a pensé à un nom générique qui était le buroviseur. En remplaçant le “eau” par “o”, on cherchait à simplifier la rédaction en proposant un mot plus court que bureauviseur. Ça nous a valu beaucoup de critiques. Certains nous ont même accusés d’être d’affinité germanique ! On a tenu bon tout en étant renforcé par les résultats de nos réalisations qui étaient appréciées par tous ! » explique Najah.
Une interface graphique pour la facilité d’usage
Parmi les développements du projet Kayak, un des plus ambitieux fut l’interface graphique : VITRAIL. Le cahier des charges était clair :
- Permettre à l’utilisateur d’accéder et d’utiliser plusieurs applications en même temps avec la notion de fenêtre.
- Chaque fenêtre correspond à une application
- Gérer les périphériques connectés au Buroviseur
- Fournir une expérience utilisateur homogène notamment dans les échanges de données entre les logiciels. Proposer des comportements identiques.
VITRAIL repose sur un noyau qui est le gestionnaire de fenêtres. L’interface fournit des conventions pour les développeurs et donc les logiciels. Elles doivent être respectées pour fournir une implémentation correcte et avoir une cohérence avec les autres programmes.
Phase 1 : OK, phase 2 : problème
Le constat est pourtant sans appel : la capacité à livrer le Buroviseur n’est pas là. Car les acheteurs potentiels devaient être rassurés. Concevoir le projet de bout en bout est une chose, passer à la commercialisation en est une autre : il faut organiser la chaîne de production, finaliser la construction, organiser les canaux logistiques et de vente. « Nous étions dans la cour des grands ! » s’exclame Najah. Un autre problème du Buroviseur était le déploiement du réseau local. Il fallait l’installer et les utilisateurs ne pouvaient pas le faire eux-mêmes.
Najah est très direct sur une des raisons de l’échec du projet : « si nous avions été à la Silicon Valley, on aurait eu les financements, la chaîne industrielle, tous les conseils nécessaires. On aurait été guidé et recadré dans la définition du produit final. Mais nous n’étions pas à la Silicon Valley et il faut rappeler que nous étions au printemps 1981. »
Malgré toutes les difficultés, l’équipe tente l’aventure.
2 modèles développés
L’équipe construit en réalité 2 modèles :
- Le métaviseur : c’était la machine de test, notamment pour tester la synthèse vocale. Le système matériel n’est pas intégré.
- Le Buroviseur : version plus compacte et intégrée. Cette version avait moins de cartes.
Le métaviseur n’est pas plug&play. Pour les démarrer et exécuter les logiciels, il fallait de la patience. Aujourd’hui, quelques personnes savent encore démarrer cette version.
Bull va-t-il vendre le Buroviseur ?
Le projet Kayak était réel et finalisé : le Buroviseur. Quelques mois après la première démonstration, Bull se montre intéresser. Jacques Stern semble enthousiaste par cette bureautique intégrée et intelligente. Najah part avec dans la moitié de l’équipe chez Bull. En décembre 83, la négociation est bouclée. L’équipe s’installe chez Bull dans les premiers mois de 84.
Mais au lieu d’avoir une totale liberté, les nouveaux arrivants doivent rentrer dans un programme stratégique et produit déjà défini. « Nous devions trouver notre place dedans et être compatibles avec ce programme en cours. Ce qui n’a pas été sans difficultés ». Des sous-produits Kayak, notamment logiciels, pouvaient avoir des débouchés.
Le départ pour Bull fut motivé par la perspective de développement du Buroviseur et de continuer son évolution.
Une tournée américaine fut organisée (1988) et plusieurs éditeurs et constructeurs furent visités. HP se montre intéressé, mais des avocats ont prévenu : il faut breveter ! Pour Najah, le défi était de rester indépendant, d’avoir une structure, un nouveau nom.
Malheureusement, le Buroviseur fut enterré petit à petit et tout le monde l’oublia et aucun responsable de l’État ne se prit réellement le pari d’une technologie aussi avancée.
Et pourtant que de possibilités ! La partie logicielle était sans doute la plus « simple » à commercialiser. Mais là encore, l’occasion est ratée par Bull. « Nous avions la possibilité de porter plusieurs logiciels de Kayak sur les PC IBM, mais nous avons eu des résistances qui ont fait échouer cette ambition. Or, nous aurions pu gagner la bataille, ou du moins, avoir un joli morceau du marché, des outils de bureautique contre Microsoft Word, Excel et PowerPoint. » explique Najah.
Mais finalement, le Buroviseur se heurte à plusieurs obstacles de tailles :
- Le peu d’intérêt des ministères pour des concepts technologiques et surtout une peur de voir les clients ne pas acheter la solution française, mais des solutions américaines. Nous sommes au moment où Apple lance le LISA puis le Macintosh.
- Les industriels français, tels que Thomson, veulent occuper le marché des machines à écrire avec traitement de texte donc très orienté secrétariat et non bureautique personnelle au bureau. Le Buroviseur est trop éloigné pour les intéresser.
Buroviseur sombre dans l’oubli
Une fois chez Bull, les projets autour de Kayak furent donc réorientés :
- Buroviseur donna naissance aux projets MultiWorks et MultiCard
- Plume (solution complète d’édition) donna Balzac et Raphaël (traitement de texte et dessin).
Ensuite, des développements ont été entrepris pour offrir une solution de GED et de workflow qui ont intéressé Wang qui en a fait l’acquisition.
Mais c’est réellement un constat d’échec. Si Kayak réussit à concevoir un micro-ordinateur intégré et fonctionnel, avec des fonctions inédites, il manquait l’étape d’après : l’industrialisation. Bull ne profita pas du Buroviseur et les politiques ne comprirent pas le potentiel fantastique de la plateforme, contrairement aux chercheurs étrangers et constructeurs.
Malheureusement, aujourd’hui, il n’y a aucun Buroviseur visible. Il semblerait que les exemplaires encore chez Bull aient été détruits à une date inconnue. C’est une perte pour le patrimoine et l’histoire de l’informatique. Il reste que les photos et les vidéos de l’époque…
La France venait de manquer une nouvelle occasion de devenir un réel leader de l’informatique.
Spécifications
Le projet fut défini en 79 et les premiers prototypes sont construits en 80. Le matériel devait répondre à 3 objectifs : puissance, réalisation rapide et modularité/extensibilité.
Les choix matériels sont :
Intel 8086 à 5 MHz
Mémoire vive de 512 Ko avec fonctions ECC
Écran graphique 15’’ capable d’afficher une résolution de 1024x768 (tiens la même résolution que le VGA classique)
Clavier AZERTY et souris 3 boutons
Disque dur type Winchester 8 pouces de 10 Mo
Lecteur de disquette 8’’
Réseau local DANUBE
À cela s’ajoutent des fonctions avancées : téléphone, traitement de la voix, synthèse vocale. Le tout fonctionne sur une architecture multi-bus.
Pour pouvoir développer la machine, l’équipe a développé des cartes dédiées pour gérer l’écran, le clavier et la souris et les fonctions vocales.
Côté design, le Buroviseur se compose de deux modules :
- Module contenant l’électronique et les unités de stockages
- Module écran (avec clavier et la souris)
La migration du matériel sur processeur Motorola 68000 fut étudiée, mais jamais réalisée pour le Buroviseur. Changer de processeur aurait demandé un travail de migration logicielle non négligeable et même un nouveau design d’une partie de la carte mère.
2 OS pour une même machine !
Le Buroviseur évolua au fur et à mesure, particulièrement sur la partie logicielle. À la fin du projet, 2 OS tournaient : UCSD.III.K et Eskimo-R. UCSD.III. K fut le premier OS développé pour le Buroviseur. Il était le plus stable des deux supportant toutes les applications. Il était basé sur PASCAL-UCSD version 2. Ce choix fut dicté par la portabilité de l’OS, entièrement écrit en Pascal. Et il était dans le budget du projet. PASCAL_UCSD fut acheté en juillet 79. Cette version tournait sur un LSI-11. Il fallut 3 mois pour le porter sur le Buroviseur. Même sans être optimisé, les équipes disposaient d’une plateforme logicielle.
Un énorme travail d’optimisation fut réalisé. Il a fallu intégrer la gestion de l’écran bitmap, les outils de chargement. Mais l’OS restait bloquer à 64 Ko de mémoire vie gérée. Il a fallu redévelopper la gestion mémoire, implémenter le multitâche, adapter le code assembleur à l’Intel 8086, créer de l’outil de debug.
C’est à ce moment que l’interface graphique fut créée : VITRAIL. L’ambition était grande : interface graphique, manipulation à la souris, multifenêtrage, adaptation à l’écran graphique. Et il a fallu intégrer le langage d’impression.
L’ensemble de l’interface fut écrit en Pascal excepté les couches bas niveau. À noter qu’un sous-système X Window fut implémenté dans l’OS.
Cependant ce premier OS, aussi stable fût-il, était techniquement limité : impossibilité d’étendre le noyau facilement, interprétation du P-Code pénalisant les performances.
C’est pour ces raisons que l’équipe décida de développer un second OS : ESKIMO-R. L’idée était de garder les fonctionnalités du précédent tout en gommant les défauts. L’OS était par design architecturé en modules et extensible. Chaque module était composé d’une interface et d’une implémentation. Il suffisait de rajouter le module dans le répertoire /système. Par conception, il supportait et gérait les interfaces réseau et les échanges de fichiers. Le système de fichiers était comparable à celui d’UNIX et distribué, par tirer profil du réseau. Le plus était la possibilité de migrer des dossiers et des fichiers très facilement sans perdre les liens de dépendances avec d’autres fichiers et dossiers.
L’OS était toujours écrit en Pascal, mais en Pascal compilé. À la fin du projet, cet OS n’était pas terminé et la stabilité n’était pas assurée. Les outils de développements tournaient uniquement sous CP/M-8. Il y avait une lenteur du système de fichier. Enfin, l’OS était plus gros que le premier (+300 Ko), à cause d’un compilateur non optimisé.
Une version d’Unix fut même installée directement, avec un bootstrap, sur le Buroviseur, avec les extensions réseau nécessaires. Les équipes codèrent même un OS distribué.
Sources
https://dl.gi.de/bitstream/handle/20.500.12116/6444/Naffah_1983.pdf?sequence=2&isAllowed=n
http://www.benjaminthierry.fr/wp-content/uploads/2017/01/Thèse-tome-1.pdf
Présentation Kayak
Vitrail : noyau de communication personne-machine, de Najah Naffah
Interview & échanges avec Najah Naffah

