Les sagas de l'été - vintage : Buroviseur, un ALTO français qui aurait pu révolutionner la bureautique partie 1
ven, 24/07/2026 - 09:30
Projet Kayak, Buroviseur, ces noms vous sont sans doute inconnus. Et pourtant, il s’agit d’un des projets les plus passionnants de la micro-informatique française. Une équipe menée par Najah Naffah, au sein de l’INRIA, va créer en 2 ans un équivalent du projet ALTO du XEROX PARC : le projet Kayak. La prouesse fut de concevoir le matériel et tous les logiciels pour proposer une machine intégrée et totalement fonctionnelle ! Pourtant, ce sera un échec et le projet va s’arrêter. Retour sur cette incroyable aventure qui aurait pu changer l’informatique française !
Nous remercions Najah Naffah pour sa disponibilité et les précieuses informations fournies.

À la fin des années 70, plusieurs projets étaient en gestation : Xerox PARC travaillait à de nouvelles versions de l’Alto, Apple avait démarré le chantier du LISA, et plusieurs universités dont le fameux MIT travaillent sur les technologies avancées. Et c’est aussi durant ces années qu’émerge le fameux réseau ARPANET, l’ancêtre d’Internet. Mais l’informatique distribuée était encore très limitée et le réseau était essentiellement un ordinateur central et de terminaux bêtes connectés.
En Europe, le réseau Cyclades fonctionnait et plusieurs protocoles furent intégrés à ARPANET. C’est notamment grâce aux travaux sur Cyclades qu’une partie des futurs protocoles d’Internet furent imaginés. Najah Naffah, qui était chercheur dans l’équipe Cyclades, fit sa thèse sur les réseaux d’ordinateurs. À l’IRIA, renommé par la suite INRIA, avait deux catégories de projets : les projets pilotes pour démontrer la puissance des applications de l’informatique et le Laboria, plutôt orienté sur les mathématiques appliquées.
Najah, avec Louis Pouzin, était baigné par l’idée d’automatiser le bureau, la bureautique. Les machines à écrire dites intelligentes, avec un traitement de texte, existaient déjà, mais c’était une bureautique très limitée sans réelle intelligence. Pourquoi ne pas exploiter les capacités du réseau, des ordinateurs connectés pour partager les données, offrir une autre vision de la bureautique et donc d’un bureau informatisé ?

Chronologie du projet
Été 78 : voyage aux États-Unis
79 : définition du projet. Lancement de Kayak.
79-81 : développement du matériel et du logiciel. Conception des prototypes.
Mars 81 : démonstration du Kayak. Réalisation des Buroviseurs, installation d’un réseau local type Ethernet (appelé Danube), développement d’un pack d’applications (messagerie, classement, édition multimédia)
81-83 : poursuite du développement. Conception des logiciels applicatifs et de modélisation de bureau,
Fin 83 : intérêt de Bull pour le Buroviseur et tout le savoir-faire
Début 84 : une partie de l’équipe arrive à Bull.
84 et après : arrêt du projet. L’équipe se dissout.
Été 1978 : l’idée de créer la bureautique
Ces idées commencèrent à intéresser Louis Pouzin et Najah Naffah… Aux États-Unis, quelques laboratoires travaillaient sur l’Homme au cœur du bureau, l’augmentation de l’intelligence. Les deux chercheurs vont alors monter un voyage aux États-Unis, au cœur de l’informatique et des principaux laboratoires : MIT, Stanford, Xerox PARC. Le PARC marque immédiatement Najah.
C’est comme un révélateur, avec deux éléments clés :
1 le réseau local, l’invention d’Ethernet
2 le projet Alto, sur lequel Alan Kay (qui fut quelques années plus tard une des têtes pensantes des technologies chez Apple) travaillait : ordinateur personnel, réseau, interface graphique, imprimante, éditeur de texte.
Mais comme nous l’a souligné Najah, pour Kay, l’interface graphique était là pour aider le développeur à développer. Le but n’était pas de créer une bureautique. Et pourtant, pour Najah, l’idée germe à ce moment-là : utiliser le réseau, l’ordinateur personnel, les logiciels applicatifs pour aider les utilisateurs dans les bureaux. L’objectif est clair : intégrer les technologies et les nouveaux paradigmes afin de créer une bureautique de communication et de décision collaborative.
Le chercheur nous rappelle aussi un élément clé : l’open source n’existait pas. À cette époque, il faut photocopier les documents, s’inspirer des codes lorsqu’il est possible d’y avoir accès, ou être abonné aux revues spécialisées. Les idées circulaient, mais plus lentement et dans une sphère plus limitée.
Peu après le retour en France, Najah va élaborer une première du projet Kayak. C’est un véritable livre qui est rédigé. L’ambition était de tout mettre : poste de travail, réseau, applications pour donner un sens au bureau intelligent, traitement de texte, messagerie avec la notion de mail. « Je ne voulais pas rater un volet du projet », nous a précisé Najah. Pour l’anecdote, c’est un des projets de Kayak, Agoravora, qui fut repris comme modèle pour la messagerie du minitel lors de la 1re expérimentation à Versailles.
Il fallait aussi prendre en compte les facteurs humains, à savoir l’ergonomie et les aspects sociaux : impact sur l’organisation de l’entreprise, les évolutions des métiers, les facteurs d’acceptation et de refus. La présence de sociologues (dont Yves Stourdzé, David Conrath, Philippe Dumas) fut essentielle pour définir Kayak et résoudre les résistances.
Rassembler une équipe de talents
Pour développer le projet, une équipe noyau d’une dizaine de personnes a pu être rassemblée. Comme le dit si bien, Najah, c’était une équipe incroyable. Mais la montagne était immense, car il fallait travailler et développer en même temps le matériel et le logiciel. Pour la partie logicielle, les développeurs utilisaient des serveurs Unix pour développer et exécuter les futurs programmes. Puis quand le matériel était suffisamment avancé, la couche logicielle fut portée. L’équipe avait même conçu son propre système moniteur : Eskimo.
« Nous avons tout créé, tout développé. Il y avait une synergie très puissante entre les équipes, qui a atteint une taille conséquente (avec du personnel détaché des SSII et des chercheurs universitaires français et étrangers.) » poursuit Najah.
2 ans pour tout développer !
Ce qui est assez extraordinaire dans le projet Kayak, c’est le peu de temps qu’il a fallu : 2 ans. Apple a eu besoin de 5 ans pour développer et sortir le LISA, autant pour le Macintosh. Xerox a végété 7 ans pour sortir une machine reprenant les avancées de l’Alto, le Xerox Star en 1981.
Et en mars 1981, une première grande démo fut réalisée avec 6 machines connectées en réseau local et les logiciels. La couche logicielle fut développée par Michel Marcus. Il conçut le langage et les principaux logiciels.
Même si l’équipe s’est beaucoup inspirée des orientations technologiques de l’ALTO, l’équipe Kayak a su intégrer les couches et proposer un environnement le plus intégré possible, et non propriétaire. Il n’y a pas eu de contacts directs avec les équipes du PARC, mais l’équipe a eu accès à la documentation ce qui a aidé la réflexion.
« Faire un Alto avec les technologies de l’époque »
Les démonstrations sont des succès et de nombreux visiteurs veulent voir Kayak/Buroviseur. Le projet est abouti, intégré, mais il manque un élément important : l’industrialisation pour pouvoir le vendre !
« Quand on développe une telle machine, avec tant de technologies, il faut un public et convaincre que c’est utile, que l’on améliore le travail. On apporte une vraie valeur ajoutée. Deuxièmement, il faut convaincre que le projet est pérenne et que nous avons des millions pour passer à la phase industrielle » explique Najah.
Kayak, en mars 81, est donc une solution fonctionnelle. « Nous avions le premier volet : le produit. Quand le Xerox Star et le réseau Ethernet ont été annoncés par Xerox, il y avait des responsables du constructeur qui venaient montrer nos travaux à leurs clients et prospects ! » se rappelle ironiquement Najah.
Pour en savoir plus sur l'Histoire de la micro-informatique :
La suite le 27 juillet...
Photos : INRIA, documents Kayak, Najah Naffah

